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Rsum Antigone

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dbik


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 : 11/11/2007
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Rsum Antigone

26, 2012 2:03 am
Rsum Antigone

Tragdie crite par Jean Anouilh, cre en 1944.

Dans
la ville de Thbes, aprs la mort d'Oedipe, ses deux fils, Polynice et
Étocle, dcidrent de rgner chacun un an. Mais Étocle, au terme de la
premire anne, refusa de quitter le trne. Aprs une guerre terrible
o ils se sont entretus, Cron, leur oncle, prit le pouvoir, ordonna
des funrailles somptueuses pour Étocle, mort en dfendant sa patrie,
tandis qu' l'gard du tratre Polynice, titre d'exemple, il promulgua
que Quiconque osera lui rendre les devoirs funbres sera
impitoyablement puni de mort et dcrtaqueson corps, laiss sans
spulture, devait pourrir sur le sol, ce qui, pour les Grecs, tait la
sanction la plus terrible. La petite Antigone , leur soeur, rompt
avec son fianc, Hmon, le fils de Cron, sans lui dire pourquoi et,
malgr les conseils de sa soeur, Ismne, passant outre cet ordre, rend
au dfunt les honneurs funbres en le recouvrant, avec sa pelle
d'enfant, d'un peu de terre. Elle est arrte par trois gardes qui la
mnent Cron. Celui-ci prfrerait ne pas punir sa nice et la fiance
de son fils. Comme personne d'autre ne l'a vue, il lui suffirait de
faire disparatre les gardes. Mais Antigone s'obstine : si Cron la
libre, son premier soin sera de retourner enterrer son frre. Cron
tente alors de lui expliquer que son refus de spulture Polynice est
avant tout un acte politique et qu'en choisissant de prendre en main
l'État branl par le rgne d'Oedipe, il a choisi de dire oui ,
c'est--dire d'assumer les mille besognes de la cuisine politique
pour rendre le monde un peu moins absurde . Il lui prouve par dix
arguments la sottise de son acte, lui rvlant que Polynice n'tait qu'
un fils de famille , un petit ftard imbcile, une ignoble crapule
qui avait mme frapp son pre, Oedipe, et voulait le faire assassiner,
et qu'Étocle ne valait gure mieux : Ils se sont gorgs comme deux
petits voyous pour un rglement de comptes. Il n'accorda les honneurs
nationaux la dpouille d'Étocle que pour des raisons de gouvernement ;
saurait-on dire, d'ailleurs, quelle est la dpouille d'Étocle? Cron
s'est born faire ramasser le moins abm . Antigone n'ignore rien
de cela, mais elle ne cde pas. Elle accomplit ce qu'elle doit et veut
accomplir. Devant Cron qui lui jette : Essaie de comprendre une
minute, petite idiote ! elle secoue la tte, insensible aux paroles
trangres sa propre vrit : Je ne veux pas comprendre. Moi, je
suis l pour autre chose que pour comprendre. Je suis l pour vous dire
non et pour mourir. Cependant, Antigone, branle, renoncerait alors.
Mais Cron commet l'erreur de lui dire qu'elle doit tre heureuse avec
Hmon et consentir la vie qui n'est en fin de compte que le bonheur.
Or elle ne veut ni tre heureuse ni mme vivre. Cron doit donc la
condamner tre enterre vivante. Mais elle se pend dans le tombeau.
Son fianc se donne la mort ses cts. Eurydice, la reine, se tranche
la gorge de dsespoir.

Analyse
Intrt de l'action

Classification
: C'est une pice noire. Anouilh, pour dvelopper jusqu' leurs
derniers aboutissements les consquences de son attitude devant la vie,
ne pouvait rester sur le plan du quotidien. Il lui fallait
l'exceptionnel de la lgende antique. Il a confi : L'''Antigone'' de
Sophocle, lue et relue et que je connaissais par coeur depuis toujours, a
t un choc soudain pour moi pendant la guerre, le jour des petites
affiches rouges. Je l'ai r-crite ma faon, avec la rsonance de la
tragdie que nous tions alors en train de vivre. ''Oedipe roi'', relu
il y a quelque temps par hasard comme tous les classiques, quand je
passe devant mes rayons de livres et que j'en cueille un, m'a bloui une
fois de plus - moi qui n'ai jamais pu lire un roman policier jusqu'au
bout. Ce qui tait beau du temps des Grecs et qui est beau encore, c'est
de connatre d'avance le dnouement. C'est a le vrai "suspense"... Et
je me suis gliss dans la tragdie de Sophocle comme un voleur - mais un
voleur scrupuleux et amoureux de son butin.


Originalit
et inventivit : ''Antigone'' est la pice d'Anouilh o il s'est le plus
astreint suivre un texte antique, mais il a pris de nombreuses
liberts avec le texte de Sophocle.

Antigone est bien cense
tre une hrone tragique, qui affirme bien qu'elle est la fille
d'Oedipe : Je suis la fille d'Oedipe, je suis Antigone. Je ne me
sauverai pas. Et les autres personnages reconnaissent aussi cette
gnalogie ; Cron retrouve en elle l'orgueil d'Oedipe. Évoquer ces
origines, c'est insister sur le fait qu'elle est la victime choisie par
le destin, qu'elle est soumise la fatalit, qu'elle est engage dans
une voie toute trace et qui la dpasse. Mais sa lutte ne cessera pas,
dt-elle en mourir. Malgr les avis d'Ismne, elle ensevelit Polynice,
bravant ainsi Cron qui ordonne son supplice. Et le couple Antigone /
Hmon est bien un couple tragique.

Toutefois, de profondes
diffrences apparaissent dans les sentiments et les mobiles des
personnages. Anouilh a procd une dsacralisation. Alors qu'Antigone,
chez Sophocle, obit deux impratifs d'ailleurs associs, le devoir
fraternel et la pit l'gard des dieux (son geste n'tant donc pas un
crime, mais une belle action : elle est saintement criminelle), chez
lui, toute rfrence aux dieux est absente ; Tirsias a disparu ; la
grande tirade d'Antigone o elle opposait aux lois humaines crites les
lois divines non crites est supprime. Si elle est rebelle comme
l'autre Antigone, sa rvolte ne s'inscrit pas dans un contexte divin,
mais bien face aux attitudes des tres humains (le conflit tant bien
aussi du masculin et du fminin). Anouilh eut plutt la conception d'un
destin qui pousse la socit se faire obir (Lui, il doit nous faire
mourir). Il a humanis la grande Antigone sophoclenne. Et elle est
aussi une jeune amoureuse, la fiance d'Hmon. À ses derniers instants,
Antigone, en prsence du garde, en exprimant ses dsillusions, se montre
plus humaine, fait ressortir la dimension psychologique qui est plus
importante dans la version moderne du mythe, fait apparatre une autre
forme du tragique : l'erreur sur soi-mme. Un coup de thtre donne une
autre version de cette problmatique de la mort : l'identit de Polynice
est remise en cause par Cron, et par l sont contests les rituels
funraires si importants dans la version originelle du mythe.

Anouilh
a cr la nourrice (personnage qui s'apparente aux suivantes de
comdie), Ismne, Hmon, Eurydice et Cron (brutal, orgueilleux et
entt chez Sophocle, il n'a plus de violence et de mauvaise foi, il est
plutt sceptique et amer).

Il a aussi traduit ses grandes proccupations de l'poque.

En
outre, jouant (aprs Giraudoux) avec les anachronismes, Anouilh a
choisi des costumes du XXe sicle : Cron est en habit, les gardes en
gabardine.

L'action, d'une intense sobrit, est lance par la
promulgation de Cron : le ressort est band. Puis, troitement mene
par le destin, elle court implacablement son terme fatal. Dans cette
tragdie de l'absolu, Antigone n'est pas contrainte au refus de la vie
et du bonheur par un pass enchanant. Rien ne motive son acte. Elle dit
non la vie simplement par vocation, par got intime de la mort. La
fatalit, jusqu'alors, conduisait dans les pices d'Anouilh le ballet
tragique de la vie. Antigone est elle-mme sa propre fatalit. Elle
refuse de pactiser avec la vie, au nom d'une puret dont l'unique
royaume est celui de l'enfance : c'est, dans sa dimension mtaphysique,
le pessimisme tendu toute la condition humaine.

C'est donc une
tragdie, comme le Choeur dfinit la pice en l'opposant au drame qu'il
prfre, tant le porte-parole de l'auteur : la tragdie impose un
mcanisme inexorable qui empche l'espoir ; le drame est raliste, mle
les tons ; entre les deux, il y a diffrence de sujets, diffrence de
niveaux sociaux, d'o diffrence de langues. Du fait de cette
prfrence, Anouilh a ramen "Antigone" au niveau du drame, car,
compare aux tragdies anciennes, et spcialement celle de Sophocle,
il apparat nettement que c'en n'est pas une.

Droulement :
Anouilh nous prsente une pice structure comme celle de Sophocle
(importance du prologue, corps et dnouement similaires).

Dans le
prologue, les personnages sont prsents par le Chur alors qu'ils sont
figs : ils ne jouent qu'ensuite, on a donc thtre (l'action
d'Antigone, Cron, etc) dans le thtre (le Chur qui l'enchsse au
dbut et la fin) ; on peut y voir du pirandellisme par l'affirmation
que le thtre est une illusion, un artifice ; les indications du
Choeur, pourtant pas assez explicites, suppriment le suspense.

1.
L'exposition : Le rideau s'ouvre au petit matin sur la ville de Thbes,
juste aprs la proclamation du dcret de Cron. La pice commence par
une scne entre Antigone et sa nourrice, s'ouvre sur une magnifique
vocation de l'aube. La nourrice, femme simple, terre--terre, un peu
bougonne, est un personnage de comdie qui rpond une volont de
bonhomie, mais attise la curiosit du spectateur (le quiproquo sur le
rendez-vous), scne ajoute par Anouilh alors que Sophocle commence par
la scne avec Ismne, scne qui est marque par la tendresse et, en mme
temps, la rivalit entre les deux surs ; Ismne est au courant du
terrible projet et tente de raisonner sa soeur ; pourtant, l'attente de
la rvlation de ce qu'a fait Antigone subsiste.

Lors de la
deuxime scne avec la nourrice, la tendresse de celle-ci veille
l'angoisse d'Antigone. Il lui reste formuler les paroles les plus
douloureuses l'gard de son fianc, Hmon. Alors que, chez Sophocle,
elle n'avoue pas son amour pour lui, ici elle se montre amoureuse et
mme comme aspirant la maternit. Il a promis de se retirer sans un
mot ds qu'elle aurait fini de parler ; or, au cours de la scne,
l'hrone antique prend le pas sur la jeune fille affectueuse et
sensuelle, et il l'entend avec stupeur affirmer que jamais, jamais,
elle ne pourra l'pouser. À la fin, l'hrone la jeune fille apparat
comme une trangre laquelle elle s'adresse avec duret : Voil.
C'est fini pour Hmon, Antigone. Le bref dialogue entre Antigone et
Ismne qui suit prsente un intrt dramatique (puisqu'il apporte la
rvlation du geste d'Antigone qui, n'coutant que sa voix intrieure, a
dj brav l'ordre du roi et se propose mme de retourner sur les lieux
interdits pour terminer sa tche) et un intrt psychologique (par la
mise en valeur de la tendresse d'Ismne).

Cron apprend, de la
bouche d'un garde, que quelqu'un est all sur la fosse. Anouilh suivit
ici Ie modle grec mais donna au garde une stupidit grossire et une
veule mdiocrit, et Cron de l'amertume.

Le commentaire du
Choeur porte sur l'art dramatique (l'opposition entre la fatalit
laquelle est soumise la tragdie et l'espoir qui anime le drame) ; en
fait, il porte sur Antigone.

2. Le noeud : La scne entre
Antigone et le garde met en relief la jeunesse et la fiert de l'une
contre la grossiret et la stupidit de l'autre. Peu de temps aprs,
elle, qui est retourne en plein jour sur la fosse, entre, escorte. La
scne entre Antigone et Ismne est la reprise de la scne du prologue de
la pice de Sophocle. Cron, stupfait, tente dans un premier temps
d'touffer l'affaire. Mais Antigone ne l'entend pas de cette oreille :
persuade d'accomplir son devoir, elle affirme qu'elle recommencera.
Recourant un autre type d'argument, Cron tente de lui faire peur,
puis essaie de calmer l'orgueilleuse en lui disant que ces rites sont
absurdes, qu'ils ne signifient rien, qu'elle se dshonore en se mlant
aux sordides histoires de ses frres. Il insiste sur la jeunesse (la
petite pelle de Polynice laquelle Antigone est fidle et avec
laquelle elle a recouvert son corps). Voil qu'elle s'anime au souvenir
de l'intrt fugitif que Polynice lui aurait montr. Mais, en lui
racontant l'enfance des jeunes gens pour en venir progressivement aux
vnements rcents qui sont encore inconnus de leur soeur, il l'atteint
dans son amour (Polynice n'tait pas du tout un simple prtexte, comme
le dit Cron). Mais, en fait, c'est pour elle-mme que la jeune fille a
dcid de mourir, au nom de sa propre libert.

Cron lui
explique alors les rouages du gouvernement : l'acte de laisser pourrir
un cadavre au soleil lui rpugne, mais il faut un coupable, la face de
tous, pour que l'ordre soit rtabli. Il va mme plus loin et rvle
la jeune fille une vrit bien laide : les corps des deux frres, aussi
tratres l'un que l'autre, taient mconnaissables. Le moins abm a t
choisi pour recevoir les honneurs. À une Antigone enfin branle,
apparemment vaincue, qui accepte de rentrer dans sa chambre,
c'est--dire de renoncer son entreprise (ses deux ouis ), Cron
montre l'absurdit de son attitude qui consiste refuser la vie et
dpeint son avenir : une vie tranquille, au ct d'Hmon. La tension
dramatique entre les deux personnages a alors progressivement dcru.
Mais Cron, dans son soulagement d'avoir russi la convaincre, en dit
alors trop, voque ce qu'il y a de plus agaant pour une adolescente :
le rappel que son an a t jeune, lui aussi, et lche imprudemment le
mot bonheur, qui donne Antigone l'occasion de se remonter, de
redonner la scne toute la tension qu'elle avait perdue. Elle ne veut
pas de ce bonheur goste et mensonger, fait d'habitudes, de compromis,
de tideur, de mdiocrit et d'usure. Elle hurle, comme une furie.
Insult, bout de nerfs, Cron, vaincu, appelle ses gardes. Le sort en
est jet : Antigone a cherch la mort, elle l'aura. Leurs conceptions
sont si opposes que ne pouvait s'tablir qu'un dialogue de sourds. Dans
cette scne, Anouilh est trs proche de Sophocle mais nglige les
rfrences religieuses (ce qui rend absurde le geste d'Antigone), montre
des gardes stupides tandis que Cron est calme et doux.

Arrive
Ismme qui veut se joindre Antigone qui la repousse avec orgueil, tout
en se rjouissant de l'effet d'entranement qu'elle provoque.

Cron et le choeur expriment la conviction de la fatalit des vnements, du dterminisme auquel est soumise Antigone.

3.
Le dnouement : La scne entre Cron et Hmon montre que celui-ci n'est
plus le noble et vigoureux personnage antique, mais un fils qui
regrette la forte impression que lui faisait son pre dans son enfance
et qui devrait en arriver, pour mrir, la mort du pre, qui appelle
au secours.

En attendant le supplice, Antigone essaie timidement
de lier conversation avec le garde et de trouver quelque soutien dans
une sympathie humaine. Elle rvle sa faiblesse : elle est redevenue une
tendre jeune fille comme chez Sophocle ; mais, ici, elle est
dsespre, en proie la solitude angoissante qui prcde la mort
dsormais fatale, la mort solitaire, sans consolation religieuse.
Cependant, le garde reste indiffrent au drame d'Antigone et,
comiquement, ne peut s'lever au-dessus de ses soucis personnels, des
rivalits de solde et d'avancement. Et Antigone se sent encore plus
seule. À la scne, le rire grinant que provoque ce dcalage vient
accrotre l'angoise tragique. Des moments comiques surviennent quand le
garde reste braqu sur ses problmes militaires, quand il crit la
lettre qu'Antigone lui dicte et qui est le dsaveu de toute son action.

Un
messager, dont les paroles dsacralisent aussi le mythe, vient annoncer
qu'elle s'est pendue dans sa tombe. Hmon, aprs avoir crach au visage
de son pre, s'est tu de son pe. Eurydice s'est suicide en
apprenant la mort de son fils.

Cron, en prsence du page, loin
d'tre cras, ragit avec le courage tranquille et sans illusions qui
fait de lui le grand vainqueur de la pice. Il s'apprte reprendre son
lourd travail. Sans la moindre contestation possible, le dernier mot
Iui demeure. D'ailleurs, chez Anouilh, il n'est mme pas atrocement
seul, comme dans les autres versions : il est accompagn du page, le
taquine gentiment et sort en s'appuyant sur son paule ; ce contact avec
l'enfance suggrant invitablement un retour plus ample dans la vie.

Le Chur constate l'absurdit de I'histoire et de l'indiffrence d'une masse aveugle.

''Antigone'' est peut-tre la plus russie des adaptations contemporaines de thmes antiques.
Intrt littraire

Anouilh,
dans "Antigone", introduisit une modernit qui fait que, loin des vers
du grand pote grec, son langage est une prose simple, familire,
accessible. Il a traduit de Sophocle des expressions ou des tours de
phrases particulirement nergiques, mais il y a ml d'autres tons.

Le
style est familier lorsqu'Antigone est appele la petite maigre ,
lorsque la nourrice la gronde, que Jocaste est appele madame Jocaste ;
lorsque les gardes font leurs plaisanteries vulgaires ou grossires ;
lorsqu'Antigone veut montrer son mpris Cron (elle le tutoie, le
traite de cuisinier parce qu'il lui a parl auparavant de la cuisine
de la politique. On trouve encore ces constructions populaires : un
garon que tu ne peux pas dire ta famille - il n'y a rien faire
- voil - il a t trouv Antigone .

Le style est brutaI,
plein d'ironie, de sarcasme, lorsque Cron veut mettre sa nice en face
de Ia ralit et la faire renoncer l'image idalise qu'elle s'est
btie de ses frres.

Le style est pressant, haletant, passionn, dans le dialogue entre Cron et Antigone.

Le
style est potique (Anouilh ayant manifest la volont d'une langue
potique et artificielle qui demeure plus vraie que la conversation
stnographie) lorsqu'Antigone se blottit contre sa nourrice, qu'on
entend Ies mille insectes du silence qui rongent quelque chose, quelque
part dans la nuit, qu'elle voque le jardin qui ne pense pas encore
aux hommes, qu'ellerve sa solitude secrte et irralisable et un
univers sans les tres humains, qu'elle se lamente sur son supplice.
Mais le style est potique aussi chez Cron : Quel breuvage, les mots
qui vous condamnent. Et comme on les boit goulment, dans sa mtaphore
suivie de la barque mener, dans sa comparaison : la vie, c'est une
eau.
Ce mlange des tons, rendant la tragdie familire et mme bouffonne, concourt la ramener au niveau du drame.
Intrt documentaire

L'influence
de Giraudoux tant, ce point de vue, flagrante, Anouilh, au moyen des
didascalies et du dialogue, ancra ses personnages antiques dans un
univers quotidien.

Il y a peu d'lments antiques, peu de
couleur locale. La Grce voque en filigrane travers telle ou telle
rplique n'est pas trs fidle, qu'il s'agisse de !a mentalit de ses
habitants ou des figures des personnages. Comme le dit Antigone dans une
des premires rpliques, c'est une Grce de carte postale ! Dans les
murs voques, sont anciens la condamnation de Polynice errer
ternellement sans spulture, les tortures voques par Cron (Si
j'tais une bonne brute ordinaire de tyran, il y aurait longtemps qu'on
t'aurait arrach la langue, tir les membres aux tenailles, ou jete
dans un trou., l'ordre dans lequel elles sont mentionnes n'tant pas
indiffrent : elles visent empcher de communiquer par la parole,
d'agir avec le corps, puis d'tre jete dans un trou , alors qu'il
refuse d'enterrer Polynice), les rites funraires (qui sont ridiculiss
par Cron). En fait, Anouilh ne s'intressa ni l'Histoire ni la
gographie, ni l'anthropologie, mais d'obsdantes images de la
condition humaine qui est ternelle, d'o des anachronismes.

Les
costumes qu'il a voulus ne sont pas anciens, mais neutres et
intemporels. Quand le Chur les prsente, les attitudes des personnages
sont loin de la grandeur antique : ils bavardent, tricotent, jouent aux
cartes, appartenant donc plus au drame bourgeois. Et leur langage est
simple et mme familier.

De flagrants anachronismes sont
habilement introduits, en particulier pour l'vocation de la vie de
Polynice (cigarettes, voitures, bars). On trouve encore d'autres objets
(le fusil, la robe de soire, le rouge lvres, le caf et les tartines
qu'apporte la nourrice, les cartes avec lesquelles jouent les gardes,
les menottes), des attitudes (le roi qui se met les mains dans poches),
des gestes (la reine qui tricote), des activits (les gardes dont les
noms, les proccupations font des caricatures du militaire de carrire,
preuve de l'antimilitarisme d'Anouilh - la mention du parti), des
loisirs (les cartes, le bal). Les rites funraires tant voqus aussi
avec beaucoup d'anachronisme, Anouilh fait preuve d'un vritable
anticlricalisme. Ainsi, la Grce d'Anouilh ressemble souvent
trangement Paris et sa banlieue.

On peut reprocher ces
anachronismes de n'tre pas complets. On peut considrer aussi qu'ils ne
sont pas justifis, n'ajoutant rien au pathtique. Mais ils ont pour
vertu d'humaniser la pice, de la rendre plus accessible au public du
XXe sicle, tout en prservant son essence.
Intrt psychologique

Anouilh a-t-il cr des personnages vrais, crdibles, profonds, multidimensionnels, qui voluent?

Les
personnages appartenant au peuple, comme la nourrice ou les gardes,
sont des personnages de comdie. Ce sont aussi des victimes silencieuses
comme l'est Eurydice qui, chez Anouilh, est dpourvue de toute grandeur
tragique, de raison mme.

On peut voir dans la pice un conflit de gnrations, entre Cron et les jeunes gens.

Cron
n'a pas le sang d'Oedipe et chappe donc cette passion de l'absolu
qui voue les membres de cette famille la fatalit. Jeune homme, il a
peut-tre t celui que dcrit Antigone avec mpris, qui aurait t
semblable elle. Il aurait d'abord cru une vie idale, mais, l'ayant
juge impossible, il s'est rsign un sage bonheur de tous les jours,
qui le rend calme et doux, dsabus et amer (On est tout seul : on
meurt seul). Il est devenu sceptique : il ne croit ni aux dieux ni aux
grands mots ni la socit (toutes ses attaques ironiques contre elle)
au point qu'on a pu dire de lui que, ne croyant rien, il est le vrai
anarchiste de la pice. Mais il est fidle une sorte de morale laque
fonde sur l'honntet, sur l'altruisme. C'est pourquoi il fait son
mtier de roi, par obissance un devoir purement pragmatique, en
connaissant la vanit du pouvoir, en dpouillant sa fonction de toute
espce de sublime. Il sert l'État, mais en lui refusant tout caractre
sacr (il est l'antithse d'Oedipe). C'est pourquoi aussi il cherche
aider sa nice, qu'il prend le temps d'essayer de la convaincre, avec
une grande habilet de dialecticien et qu'il y parviendrait s'il ne
manquait pas de psychologie, s'il n'allait pas trop loin en lui tenant
un langage paternel, en lui rappelant son enfance, en ne mnageant pas
son orgueil (il n'y a pas longtemps encore tout cela se serait rgl
par du pain sec et une paire de gifles - ta premire poupe, il n'y a
pas si longtemps) : il ne faut pas humilier l'adversaire qu'on a
vaincu. Surtout, il prononce le mot qu'il ne fallait pas prononcer :
bonheur. En vritable chef, il se montre d'une fermet inbranlable
quand la ncessit lui a paru de s'imposer une tche et, puisque
Antigone s'entte dans son opposition, il la chtie. Il est donc
courageux et le prouve encore quand, la catastrophe le frappant, il n'en
est pas cras, mais ragit avec une force tranquille et sans
illusions, qui fait de lui le grand vainqueur de la pice.

S'opposent lui les jeunes qui reprsentent trois degrs dans la dtermination :

Ismne,
resplendissante de beaut, est plus ge et plus rflchie. Face la
possde qu'est Antigone, elle est une raisonneuse ; son vocabulaire est
celui la rflexion, de la pondration, de la comprhension. Dans cette
famille de fous, elle a fait de la sant mentale son affaire
personnelle (Steiner) : Je comprends un peu notre oncle. Toutefois,
sa dernire sortie est ambigu : elle assure Cron que c'est elle qui,
le lendemain, se glissera hors de la cit pour aller enterrer Polynice.
Pourtant, elle avait peur de la mort et de la populace autour de la
charrette des condamns.

Hmon est une sorte de double masculin
d'Antigone mais beaucoup plus conciliant qu'elle : C'est plein de
disputes, un bonheur. Trs jeune, encore adolescent, il n'est pas
encore dgag de la soumission l'image du pre tout-puissant. Beaucoup
plus faible qu'elle, il l'appelle au secours, mais, finalement, renonce
lui aussi l'existence.

Antigone est double (peut-tre cause
de l'amalgame qu' a fait Anouilh de l'hrone antique et du type de la
jeune fille dans son thtre) et, si elle n'volue pas vraiment, elle
connat, dans son affrontement avec Cron, un flchissement bien net
pour se cabrer nouveau sur un mot bien prcis.

D'un ct, elle
est faible : D'abord, par son aspect physique, celui d'une maigre jeune
fille (moineau, tu es trop maigre), noiraude, pas belle, pas
coquette et renferme, que personne ne prenait au srieux. Petite fille
malgr ses vingt ans, quelque peu infantile (la petite pelle utilise
pour recouvrir le corps de Polynice), purile dans les craintes qu'elle
exprime sa nourrice avec laquelle elle se fait enfant alors que, peu
peu, elle aspire un rle de mre protectrice, toute-puissante, elle
n'appartient pas au monde des grands.

Elle est hrditairement
orgueilleuse : elle a l'orgueil d'Oedipe et Cron ironise : Le
malheur humain, c'tait trop peu. L'humain vous gne aux entournures
dans la famille. Il vous faut un tte--tte avec le destin et la mort.
Si elle est lointaine, c'est qu'elle se plat tre tenue l'cart.
Elle dit d'elle-mme qu'elle est la sale bte, l'entte, la mauvaise
et puis on la met dans un coin ou dans un trou. Son aristocratisme est
flagrant : mpris pour la Grce de carte postale que le commun aime,
mpris pour le peuple travers les gardes, mpris de la laideur, mpris
de ceux qui se contentent d'une vie de cuisiniers. C'est donc par
orgueil qu'elle refuse radicalement Ie bonheur individuel, aspiration
vulgaire, commune. Un peu colrique, elle est bute, rejette les
compromis et dit non ce qu'elle ne comprend pas, ou ce qu'elle
entrevoit : un bonheur sans surprises.

Adolescente typique, elle
dit non au bonheur commun, comme elle dit non la loi sociale
parce qu'elle est celle des adultes, dans une rvolte anarchiste contre
tous ceux qui la font obir depuis son enfance. A-t-elle d'autre raison
d'agir que le sentiment orgueilleux d'un devoir remplir vis--vis de
soi-mme?

Elle aspire la puret, dsir qui est, en fait, fond
sur un gosme foncier. Elle n'est donc pas une Jeanne d'Arc qui
voudrait sauver le monde. Ce qu'elle veut, c'est tout, tout de suite,
dans une volont de toute-puissance irraliste, typique de
l'adolescence, folle exigence qui est presque comique, mot d'ordre des
enfants gts. Elle a la tte gonfle d'illusions, mais doit devenir ce
qu'elle est profondment, jouer le rle pour lequel elle est faite.

Elle
se montre avide de vie, de bonheur et d'amour quand elle rvle son
got sensuel pour le matin o elle est alle voir le jardin qui ne
pense pas encore aux hommes, qui est donc comme l'Éden avant la
cration d'Adam, le paradis perdu, un moment o l'tre humain, tant
absent, pourrait tre oubli. Elle dit qu'elle aurait bien aim vivre,
possder le monde, et rve de se rgnrer en abolissant le temps.

D'un
autre ct, elle peut paratre forte. Grave et dure, elle va tre
Antigone tout l'heure, eIle va pouvoir tre elle-mme, annonce le
Chur, elle va se dclarer, comme le dit le mendiant d'Électre dans la
pice de Giraudoux (Électre qui, d'ailleurs, s'oppose Égisthe de faon
analogue).

Son gosme, son orgueil, son aristocratisme, lui
font relever des dfis. Elle dfie sa nourrice et surtout Cron,
c'est--dire la cit, le pouvoir, l'autorit, tant ainsi amene
accomplir son destin tragique. Refusant l'usure de la vie, constatant
que la perfection ne lui est pas accessible, sentant qu'on veut la
contraindre une transaction sans grandeur et une dgradation
invitable, elle prfre le dsespoir et la mort, qui l'exalte, pour
s'opposer l'ordre et inquiter la tranquillit des autres. Cron,
cette fois-ci en bon psychologue, dcouvre que cette envie de mourir est
la vraie raison qui l'a fait agir. Cette mort, elle la choisit avec
dfi : J'tais certaine que vous me feriez mourir au contraire.
Certes, sa rsistance est faite de blessures, de meurtrissures et
d'effroi, mais elle triomphe : Pauvre Cron ! Avec mes ongles casss
et pleins de terre et les bleus que tes gardes m'ont faits aux bras,
avec ma peur qui me tord le ventre, moi je suis reine.

Dans son
idalisme, elle se montre intransigeante et mme irrationnelle, ne
voulant pas comprendre, ne voulant pas avoir raison, refusant mme la
discussion, s'enfermant dans un enttement aveugle : Si jeunesse
savait, dit-on, mais Antigone, prcisment, ne veut pas savoir. Elle
affirme avec passion l'aspiration une vie intense et pure o un tre,
toutes chanes rejetes, en rvolte face au pouvoir, l'injustice et
la mdiocrit, s'accomplit absolument sans faire de compromis. Mais cet
absolu est un absolu sans contenu qui ne sait que dire non parce que la
vie et le bonheur ne rpondent pas aux rves d'une enfant.

Atteindrait-elle
plus de maturit et d'humanit en tant amoureuse d'Hmon? Cet amour
n'est jamais exprim chez Sophocle. Il semblerait, premire vue,
qu'Anouilh fit une interprtation romantique du personnage. Mais
aime-t-elle vraiment Hmon ou n'aime-t-elle pas un Hmon idal qui
n'existe pas et qui, en tout cas, ne rsisterait pas au passage du
temps? Son amour ne date-t-il pas de la veille? elle a sduit Hmon en
se dguisant, mais a s'est termin par une dispute et elle tique dj
sur le mot bonheur (est-ce qu'on ne refuse pas le bonheur quand on se
sait incapable de le connatre? ne saurait-elle pas, par hasard, qu'elle
ne peut le connatre, qu'elle est frigide? elle dit bien qu'elle ne se
sent pas tout fait une vraie femme). N'est-elle pas alle le voir
pour faire une exprience (perdre sa virginit?) avant de mourir
puisqu'elle sait que c'est a qu'elle se voue? Avec Hmon, elle a des
moments de tendresse. Mais, vite, elle se dresse, lui chappe. Quand
elle parle Cron de son prtendu amour pour Hmon, elle le veut
conforme sa volont, elle veut le dominer, elle veut qu'il soit sa
botte.

Son vrai amour, elle le porte son frre, Polynice. Mais
ce n'est, comme elle le rvle elle-mme dans son seul moment d'abandon,
que la fascination d'une petite fille (trange soumission de cette
rebelle : J'tais une fille, en contradiction avec, au dbut, Ai-je
assez pleur d'tre une fille ! pour un grand frre qui est un voyou).

Or
c'est quand Cron lui a rvl qui tait vraiment Polynice, qu'il lui a
mme dit qu'il n'tait pas sr du tout que le corps auquel elle voulait
rendre les rites funbres soit le sien qu'Antigone vacille, coute,
acquiesce. Ses rves purils d'hrosme se sont crouls.

Mais,
comme on l'a dj vu, Cron commet la maladresse d'voquer le bonheur
qu'elle mprise d'autant plus qu'elle s'en sait incapable, et cela lui
donne l'occasion d'une deuxime rvolte qui n'a plus rien voir avec
les problmes fondamentaux auxquels elle se rfrait auparavant : elle
est le rsultat d'un retournement psychologique : Elle recule de faon
hystrique devant la flicit domestique et dcide de mourir dans
l'immdiat de sa virginit (Steiner). On pourrait dire aussi qu'elle
voulait mourir, qu'elle voulait tre sacrifie d'abord pour un idal et
qu'elle se suicide parce qu'elle a perdu cet idal, parce qu'elle veut
simplement rester fidle elle-mme, mme si c'est absurde comme elle
le reconnat dans sa lettre Hmon. Elle avoue qu'elle a voulu mourir,
que Cron avait raison, qu'elle ne sait plus pourquoi elle meurt. Elle
comprend seulement alors combien c'tait simple de vivre. Elle meurt
pour rien.


Intrt philosophique

Mme si Anouilh a
toujours dclar qu'il refusait le thtre thse, il n'empche qu'il a
fait un thtre d'ides (comme Giraudoux, Sartre, Camus), que sa pice
illustre une philosophie.

Avant "Antigone", ses thmes taient le
dterminisme, l'aristocratisme, l'impossibilit de l'amour. Il montrait
le poids de l'hrdit, du carcan social : tous ses personnages taient
rigoureusement enferms dans leur destin. Mais ils appartenaient une
petite minorit d'lus qui, adolescents plus ou moins attards,
restaient fidles au monde pur des rves de leur enfance, mme s'ils
constataient qu'il ne correspondait pas l'existence relle, refusaient
les compromissions, s'en prenaient la mdiocrit de ce que les hommes
appellent le bonheur. L'aristocratisme d'Anouilh, qui se manifeste
aussi chez Antigone se traduit par le dgot pour le peuple qui
talerait sa sottise et sa cruaut inconsciente lorsqu'un semblant
d'autorit le lui permettrait. Enfin, chez lui, le drame commence
lorsque les hros, qui sont vous par dfinition la solitude, croient
pouvoir demander l'amour la ralisation de leur idal alors que cet
amour n'est justement ralisable que dans un rve, conception trs
romantique de l'amour et de la mort.

L'affrontement entre Antigone et Cron peut tre envisag trois plans diffrents :

Pour
le plan politique, on ne peut manquer de considrer le moment o la
pice a t compose et reprsente. C'est une pice des annes noires,
lorsque la France, qui avait connu la dfaite, tait moiti occupe
par les Allemands et soumise au rgime de Vichy, dirig par Ptain, qui
collaborait avec eux.

On a vu qu'Anouilh avait t incit
l'crire en aot 1942, la suite de l'attentat commis par un jeune
rsistant, Paul Collette, qui tira sur un groupe de dirigeants
collaborationnistes au cours d'un meeting de la Lgion des volontaires
franais (L.V.F.) Versailles ; il blessa Pierre Laval et Marcel Dat.
Le jeune homme n'appartenait aucun rseau de rsistance, aucun
mouvement politique ; son geste tait isol, son efficacit douteuse. La
gratuit de son action, son caractre la fois hroque et vain
frapprent Anouilh, pour qui un tel geste possdait en lui l'essence
mme du tragique. Nourri de culture classique, il songea alors
l'''Antigone'' de Sophocle, qui pour un esprit moderne voque la
rsistance d'un individu face l'État. Elle avait t un choc soudain
pour [lui] pendant la guerre, le jour des petites affiches rouges . Il
la traduisit, la retravailla et en donna une version toute personnelle.
La nouvelle Antigone est donc issue d'une union anachronique, celle
d'un texte vieux de 2400 ans et d'un vnement contemporain.

Avec
ses petites affiches rouges , on pourrait croire que le dramaturge
faisait allusion "l'affiche rouge" popularise par le pome d'Aragon
(mis en musique par Lo Ferr), une affiche de propagande nazie qui
prsentait le groupe de rsistants de Manouchian (francs-tireurs
partisans qui taient des immigrants et qui avaient t excuts comme
s'ils taient des criminels). Mais elle parut en fvrier 1944, alors
qu'"Antigone" fut cre au tout dbut de ce mme mois et crite deux ans
auparavant. On peut supposer qu'Anouilh, ayant crit ce petit texte au
moment de l'dition de la pice assez longtemps aprs son criture,
n'ait gard qu'un souvenir imprcis de la chronologie.

Quoi
qu'il en soit, il fit d'autres vagues allusions la Seconde Guerre
mondiale, au fascisme, et la pice tait donc, sa cration en 1944,
une oeuvre d'actualit. Et les questions s'imposent : ne faisait-il pas
d'Antigone le symbole du patriotisme, de la Rsistance, de la rsitance
tous les totalitarismes, son Il faut faire ce que l'on peut ayant
pu tre peru comme un cri de ralliement plus ou moins crypt? en
rhabilitant Cron, ne justifiait-il pas Ptain et le rgime de Vichy?
On assiste un interrogatoire au cours duquel Cron fait des allusions
trs claires la torture, profrant des menaces pour tenter de sauver
Antigone de l'arrt de mort qui condamne tout opposant l'interdiction
d'enterrer Polynice, cet interrogatoire pouvant passer pour celui que
subirait un rsistant dont on tenterait de sauver la vie, la condition
qu'il renonce son acte.

Mme si les positions politiques
ultrieures d'Anouilh, et tout son thtre, plein de personnages
cyniques et dsabuss, le situent dans un conservatisme ironique, on
peut postuler qu'''Antigone'' est en fait une rflexion sur les
abominations nes de l'absence de concessions, que ce soit au nom de la
Loi (Cron) ou au nom du devoir intrieur (Antigone). C'est le drame de
l'impossible voie moyenne entre deux exigences aussi dfendables et
aussi mortelles, dans leur obstination, l'une que l'autre.

Au-del
de cette situation particulire, Cron reprsenterait la politique
elle-mme qui est l'art du possible, la realpolitik, la raison d'État,
l'exercice du pouvoir comme un mtier, la soumission du dirigeant la
loi (Je suis le matre avant la loi. Plus aprs) et Antigone
incarnerait le refus de toute politique, le refus des lois contingentes
et historiques, l'exigence de libert, voire l'anarchisme, la crainte du
pouvoir, la rvolte.

Sur le plan moral, le conflit entre Cron
et Antigone est d'abord un conflit de gnrations. On peut mme
considrer qu'Anouilh adulte dialogue avec le jeune homme qu'il a t.
L'adolescence, c'est le temps de l'affirmation du moi, de la volont de
libert, de l'irrationalit, de l'opposition au monde extrieur, la
socit, aux parents, aux professeurs, aux policiers ; c'est I'ge de la
sensibilit fleur de peau, de la difficult de vivre qui est
revendique contre le bonheur, mme du refus de la vie, en un mot, du
non . L'ge adulte est celui de la ncessaire reconnaissance des autres
mois , des autres liberts, de la prise en considration de
l'humanit, de l'altruisme, de l'acceptation des compromis, des
solutions moyennes, de la recherche du bonheur et de la rationalit.

Le
conflit entre Cron et Antigone est aussi le conflit entre les sexes,
si on en croit des fministes qui rejettent la rationalit qui serait
masculine pour privilgier la sensibilit qui ne serait que fminine.
Antigone incarne justement cette sensibilit, cet gosme, cette
irrationalit, cette rvolte contre Ies rgles, juges stupides, du
monde adulte, cette difficult vivre, ce non absolu qui conduit la
mort, ce got de la tragdie. Cron, au contraire, c'est l'adulte
l'humanit tranquille, qui fait preuve de rationalit, d'intelligence,
de bon sens, d'altruisme, qui n'attend qu'un petit bonheur, qui accepte
le drame, qui dit oui la vie avec ses compromis et ses crimes, qui
maintient l'quilibre entre l'action et la contemplation, sa maturit
qui fait renoncer l'idal mais donne l'tre humain toute sa
grandeur.

Sur un plan philosophique, s'opposent droits de la
conscience et raison d'État ; intransigeance et concessions ; passion et
raison ; individualisme (et mme solipsisme) et humanisme ; absolutisme
et relativisme ; idalisme (romantisme, mysticisme et mme utopisme,
ide trop parfaite et trop pure du bonheur) et ralisme, ncessits de
l'existence ; rvolte et soumission la condition humaine qui est de
subir le temps.

Ces valeurs antithtiques sont, dans la tragdie
de Sophocle, galement dfendables, rclament les unes comme les autres
l'exclusivit de leur droit, n'arrivent pas l'harmonie. Ce qui a fait
dire que Antigone a tort d'avoir raison tandis que Cron a raison
d'avoir tort, que, sur le plan infrieur, celui de la vie relle, elle a
tort, tandis qu'elle a raison sur le plan suprieur, celui de l'idal.
Mais ce n'est pas le cas dans la version d'Anouilh o Antigone a, sans
aucun doute, tort et Cron raison.

Dj le thtre de l'absurde?
Il est bien difficile de dterminer pourquoi Antigone choisit de
mourir. Elle dit mourir pour rien. On a donc pu se demander si Anouilh
n'introduisait pas le public de 1943 dans l'univers de l'absurde, o
l'tre humain ne peut plus se raccrocher quelque certitude, dans un
univers mouvant o, livr lui-mme, il protge son bonheur fragile
contre les assauts de ses insatisfactions et de ses inquitudes.
Destine de l'oeuvre

La
pice fut compose sous sa forme quasi-dfinitive en 1942, et reut
ce moment l'aval de la censure hitlrienne. Sans doute cause de
difficults financires, elle ne fut cre que deux ans aprs, le 4
fvrier 1944, au thtre de l'Atelier, dans un Paris encore occup, dans
une mise en scne d'Andr Barsacq, avec Suzanne Flon dans le rle
d'Ismne (afin de faire face au froid, elle portait sous sa robe blanche
des pantalons de ski). Elle connut un triomphe, ayant plus de cinq
cents reprsentations.

Mais elle engendra une polmique, des
ractions passionnes et contrastes. Le journal collaborationniste ''Je
suis partout'' la porta aux nues : Cron est le reprsentant d'une
politique qui ne se soucie gure de morale, Antigone est une anarchiste
(une terroriste , pour reprendre la terminologie de l'poque) que ses
valeurs errones conduisent un sacrifice inutile, semant le dsordre
autour d'elle. Des tracts clandestins, issus des milieux rsistants,
menacrent l'auteur accus de dfendre l'ordre tabli en faisant la part
belle Cron.

Mais simultanment, on entendit dans les
diffrences irrconciliables entre Antigone et Cron le dialogue
impossible de la Rsistance et de la collaboration, celle-l parlant
morale, et celui-ci d'intrts. L'obsession du sacrifice, l'exigence de
puret de l'hrone triomphrent auprs du public le plus jeune, qui
aima la pice jusqu' l'enthousiasme. Les costumes qui donnaient aux
gardes des impermables de cuir qui ressemblaient fort ceux de la
Gestapo aidrent la confusion. Pourtant, mme sur ces excutants
brutaux, Anouilh ne porta pas de jugement : aussi ne pas juger ces
auxiliaires de la justice , les excuser mme, un an aprs la rafle du
Vel'd'Hiv pouvait paratre un manque complet de sensibilit - ou la
preuve d'une hauteur de vue qui en tout cas dmarquait la pice de
l'actualit immdiate.

Aprs une interruption des reprsentations
en aot 1944, due aux combats pour la libration de Paris, elles
reprirent normalement.

Elle fut ensuite nouveau reprsente
Paris en 1947, 1949 et 1950, mais aussi ds mai 1944 Bruxelles, en
1945 Rome, et en 1949 Londres.

En 1961, Jean Anouilh en donna
une lecture voix haute enregistre par Alexandre Caparis :
s'impliquant dans chaque personnage, il captive et meut
: